Une sonate à Kreutzer peut en cacher une autre

 

De France en Tchécoslovaquie, en passant par l’Autriche et la Russie

 

Savez-vous que Kreutzer, malgré la consonance germanique de son nom, est un violoniste et compositeur français qui a remporté de grands succès durant sa vie ? Malgré sa notoriété à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, sa musique est tombée dans l’oubli. Pourtant, Beethoven entendit ce virtuose au cours de son passage à Vienne en 1806, et lui dédia sa neuvième sonate pour violon et piano. Elle connut un grand succès sous l’intitulé Sonate à Kreutzer. Nous l’entendrons à Saint-Victor dans une adaptation pour quintette à cordes.

 

Vers la fin du XIXe siècle, l’écrivain russe Léon Tolstoï se saisit de cette musique dans un roman intitulé Sonate à Kreutzer : le narrateur devient fou de jalousie en constatant l’entente entre son épouse, pianiste amateure, et le violoniste Troukhatchevski tandis qu’ils interprètent la fameuse sonate de Beethoven. Il transpose leur complicité musicale en accord amoureux et tue son épouse. 

 

Le compositeur tchèque Leoš Janáček (1854-1928), était captivé par la culture russe. Il composa en 1923 un quatuor pour cordes et piano qu’il intitula « D’après la Sonate à Kreutzer de Tolstoï ». Ce n’est pas une illustration réaliste de l’intrigue, mais l’expression en musique des réactions du compositeur, sa compassion pour l’héroïne et son indignation. En dehors du premier mouvement, adagio, les trois autres sont notés con moto traduisant la dynamique de la pensée et l’énergie de l’écriture. Comme dans beaucoup de ses ouvrages, le langage particulier de Janáček se signale par une juxtaposition de thèmes, sans transition, sans artifice, ni virtuosité gratuite, ni remplissage. Ce quatuor n’obéit pas aux canons formels hérités de l’histoire du genre, il est basé sur une essentielle expressivité et une sincérité dignes des plus grands devanciers du compositeur, bien que différentes d’eux.