Musique et gastronomie au diapason - jeudi 23 août 2018

   

C’est l’un des talents du festival BWd12 que d’établir des liens (parfois surprenants) entre différents domaines ou différentes disciplines. Cette année, le concert d’ouverture vous propose d’associer l’art des sons et l’art culinaire et d'explorer, à l’instar de Baudelaire, les « correspondances secrètes » que ces deux domaines entretiennent.

 

    Elles font tout d’abord référence au langage car musique et gastronomie utilisent volontiers le même vocabulaire : quand les chefs d’orchestre et de fourneaux ne mènent pas leurs troupes à la baguette, ils se mettent quelquefois au piano et se servent de leur batterie composée de diapasons, flûtes, fouets et mandolines

 

    Si nombre d’analogies et termes imagés sont ainsi passés d’un univers à l’autre c’est que la métaphore culinaire se prête particulièrement bien à la musique : les thèmes sont les ingrédients d'une œuvre musicale et les motifs en représentent les épices. La recette correspond à la composition tandis que les saveurs sont rendues grâce à l'orchestration.

 

   On peut pousser plus loin la comparaison en rapprochant les styles qui caractérisent ces deux mondes : les produits du terroir seraient les musiques folkloriques, pas forcément très raffinés, mais naturels et sources d’inspiration ; la variété commerciale correspondrait aux plats industriels, formatés, bourrés d'additifs et de colorants  (mais les meilleurs artistes des musiques populaires modernes seraient un peu comme ces cuistots talentueux qui ne rivalisent peut-être pas avec les restaurants étoilés, mais sont capables de proposer quelques mets savoureux) ; le jazz représenterait cette capacité d’utiliser les mêmes recettes de base (les standards), pour créer des plats raffinés et diversifiés où la touche personnelle fait toute la différence ; la musique dite classique concorde, bien-sûr, avec la grande cuisine, inventive, riche, subtile, complexe, celle que composent les meilleurs chefs à l'aide des ingrédients et produits rares ; quant à la musique contemporaine savante, c'est la cuisine expérimentale qui, parfois, décontenance le public avec ses créations audacieuses... peu accessibles à tous les palais — toutes les oreilles.

 

   Si ces analogies nous parlent si bien, ce n’est pas un hasard, c’est bien parce que musique et gastronomie procèdent de mécanismes comparables, qui relèvent du phénomène de la synesthésie, c’est-à-dire la capacité de faire des équivalences sensorielles. On utilise un sens pour évoquer les perceptions enregistrées par un autre. 

 

   C’est pourquoi, dans les deux cas, on mentionnera le bon dosage : pour faire de la bonne musique comme de la bonne cuisine, il faut des ingrédients de qualité, de la précision, du goût et du talent. Et pour l'apprécier comme il se doit, il faut un palais — des oreilles — capables d'en saisir les saveurs avec subtilité. On confronte ainsi, en des termes qui peuvent s’appliquer indifféremment à la nourriture et à la musique, lourdeur et légèreté, simplicité et complication, authenticité et éclectisme. Le sucre, c'est bon, mais une mélodie doucereuse, avec de trop grandes rasades de violons sirupeux, devient vite écœurante. Il faut du sel, des épices et de la sauce, à condition de les utiliser avec subtilité et de ne pas noyer le plat. 

 

   Les critiques musicaux et gastronomiques se sont spécialisés dans l’appréciation de ces dosages et ils puisent indifféremment leurs expressions dans les deux champs lexicaux pour mieux nous faire partager leurs perceptions. On peut donc d’un côté faire chanter les papilles et de l’autre gaver son public. Ainsi, Jean de Marnold, reprochait à Gustav Mahler le caractère composite de son œuvre qui ressemblait selon lui à une salade « mayonnaisée d’un pâle adagietto de mentalité sonateuse, vinaigrée de pizzicati en aubade, poivrée de trompettes bouchées  ». 

 

   Musique et nourriture nous renvoient à des sensations profondes, instinctives et sans doute régressives, elles parlent toutes deux à notre inconscient, individuel et collectif. C’est pourquoi, elles résonnent de manière si puissante dans certains chefs d’œuvres dont le plus emblématique est peut-être le Don Giovanni (1787) de Mozart. De la première scène à la formidable confrontation entre le libertin et la statue du Commandeur, l’opéra est traversé d’allusions au boire et au manger, échos de l’addiction sexuelle du héros. Le final est entièrement voué à son ultime souper, avant que « le diable ne l’avale d’un seul trait ». Celui qui n’a cessé de dévorer se trouve lui-même déchiqueté par des mâchoires infernales « qui lacèrent l’âme et agitent les viscères ». Le final est un engloutissement que la musique prodigieuse exalte avec un génie époustouflant. 

 

   Plus joyeusement, que se passe-t-il lorsqu’un Chaudron veut épouser son Couvercle, mais qu’une Moulinette tente de le séduire ? C’est le propos du ballet La Revue de cuisine (1927) de Bohuslav Martinů, un sextuor pour clarinette, basson, trompette, violon, violoncelle et piano, et un chef d’œuvre d’humour.

   Quant à Léonard Bernstein, il glorifie justement La Bonne cuisine (1949), un cycle vocal mettant en scène une jeune épouse qui chante Plum Pudding, Queues de Bœuf, Tavouk gueunksis et Civet à Toute Vitesse, des paroles directement extraites d’un livre de recettes. 

 

   L’ouïe et le goût impliquent sans aucun doute un rapport spécifique au corps. Cherchons donc en musique comme en cuisine, à connaître les ingrédients qui nous plaisent, les types de cuisson, de saveurs et de sauces, en goûtant un peu de tout. Selon Brillat-Savarin, « la découverte d’un mets nouveau fait plus pour le bonheur du genre humain que la découverte d’une étoile[1] ». Là encore, le plaisir de la surprise peut rapprocher mélomanes et gastronomes. Le festival BWd12 s’adresse ainsi aux gourmands et gourmets en mettant au menu de ses concerts aussi bien des valeurs sûres que des saveurs surprenantes et donc inoubliables.