Aperçu sur deux compositions du dernier concert  (festival 2018)


Dans le programme du dernier concert du festival, deux compositeurs nous interrogent.  Il ne s’agit évidemment ni de Vivaldi, ni de Moussorgski, pas plus de Chostakovitch, mais de Janáček  et de Fibich. Si le premier nommé commence à être identifié grâce à ses opéras, connait-on vraiment ses ouvrages symphoniques ou sa musique de chambre ? Quant à Fibich, qui a entendu quelques-unes de ses œuvres ?

 

Intéressons nous tout d’abord à la Suite pour cordes de Leoš Janáček. Rappelons qu’il y a six ans, à Saint-Victor sur Loire, les musiciens avaient, au cours d’une même soirée, joué son Concertino et Pohadka. Cette année, ils se pencheront sur sa juvénile Suite pour cordes (JW VI/2) (1). Agé de 23 ans, il débutait dans le métier de compositeur après avoir pris la succession de son maître Pavel Krizkovsky à la tête du chœur du monastère des Augustins à Brno en 1872 et après son année d’études à l’Ecole d’orgue de Prague (octobre 1874 - juillet 1875). Il avait déjà composé quelques chœurs et exécuté quelques devoirs d’étudiant à Prague. Mais surtout il y avait rencontré son aîné Antonín Dvořák. Les deux hommes s’étaient liés d’amitié ; l’aîné devenant un modèle provisoire pour son cadet. Quelque temps après ce premier contact avec Dvořák et après avoir pris connaissance de ses partitions du moment, en particulier sa Sérénade pour cordes op 22 (B. 52) qui datait de 1875, Janáček se lança dans la composition d’une Suite pour orchestre sous un double patronage, celui de son récent ami et celui des maîtres anciens du XVIIIe siècle qui façonnèrent quantité de suite de danses. Son admiration pour son ainé déclencha-t-elle une envie de se mesurer à lui par l’intermédiaire de cette Suite pour cordes ? Peut-être. Jusque là, le jeune homme de 24 ans  ne s’était fait connaître à Brno que par les concerts qu’il donnait à la tête de la chorale Svatopluk et aussi comme compositeur à travers les premiers chœurs qu’il écrivit justement pour la société chorale Svatopluk dont elle en interpréta sept sous sa direction. Par ailleurs, peu à peu, son intervention dans la vie musicale de Brno prit un peu plus d’ampleur. Au début de l’année 1876, il fut élu chef du chœur de la Beseda brněnská et bientôt il abandonna le chœur Svatopluk, trop amateur à son goût. En participant en tant que pianiste à des concerts de musique de chambre, il élargit son champ d’action d’autant qu’il dirigea aussi, même occasionnellement, le chœur de la société Vesna. En 1877, il commençait à être bien identifié dans le registre choral par ses concitoyens mélomanes.  Voulait-il les marquer par un ouvrage d’une autre envergure qu’un simple chœur ? Sans doute. Mais ce qu’il désirait maintenant c’était de commencer à s’affirmer en tant que compositeur. Une pièce pour orchestre, ce dernier fut-il réduit aux seules cordes, lui en donnerait l’occasion, pensait-il. Ce fut donc une autre raison de la composition de cette Suite pour cordes.

 

Cette œuvre du jeune Leoš comprenait six pièces dont une Allemande, une Sarabande et un Air exécutées uniquement par des instruments à cordes, voire par un simple quintette ou même un quatuor. A la fin de sa vie, lorsqu’il fit graver la partition chez Pazdírek, il supprima les noms des danses et les remplaça par la simple mention d’adagio et andante. Dans son quatrième mouvement, il utilisa une pièce écrite deux ans auparavant, Znělka pour 4 violons (JW VII/2).

 

En l’écoutant, on est bien loin de ressentir la surprise et l’émotion que l’on prouve à l’audition des chefs d’œuvres de la maturité (2). En 1877, Janáček appliquait les leçons apprises durant ses années d’apprentissages au monastère des Augustins, à l’école d’orgue de Prague et celles qu’il avait recueillies auprès de Frantisek Skuhersky à Prague. Il lui fallait continuer son étude de la composition en écrivant des œuvres plus variées que les chœurs auxquels il s’était adonné jusque là.

 

Le 2 décembre 1877, il dirigea cette Suite pour cordes dans un concert au cours duquel il donna quatre des Duos moraves de Dvořák qu’il avait harmonisés pour plusieurs voix. La connexion avec l’auteur de la future Symphonie du Nouveau Monde était évidente et la Suite pour cordes y participait. De plus, il y ajouta une pièce de Smetana Le Chœur des fermiers. Ainsi les trois compositeurs qui, beaucoup plus tard, formeront la trilogie tchèque saluée par de nombreux commentateurs, étaient déjà réunis dans l’esprit du cadet espérant se hausser bientôt au niveau de ses deux anciens.

 

Même si Janáček avait conduit la Sérénade pour cordes de Dvořák au cours d’un concert le 12 avril 1877 à Brno, même s’il avait sans doute envisagé de se mesurer avec cette belle œuvre, sa Suite pour cordes s’inspirait moins de celle de Dvořák que celle de maîtres anciens de l’époque baroque, surtout dans ses trois premiers mouvements. Peut-être l’influence de Dvořák se ressent-elle un peu plus dans le dernier mouvement ainsi que le souligne John Tyrrell (3)? Telle quelle cette Suite se présente à notre écoute actuelle comme une œuvre bien écrite, un pastiche savant du style du XVIIIe siècle, flattant l’auditeur, mais finalement un peu sage. Du Janáček  avant le vrai Janáček (4). En résumé, un excellent devoir d’un étudiant très doué qui n’osait pas encore quitter l’exemple de ses maîtres. Il fallait sans doute en passer par là avant de voler de ses propres ailes. Ce qui n’arriva à Janáček qu’une vingtaine d’années plus tard, lorsque patiemment il aura emmagasiné toutes les expériences découlant de ses collectes de musique populaire et peut-être encore plus saisi toute l’originalité de l’élocution des personnes qu’il rencontrait dans la rue, au cours de ses promenades ou qu’il surprenait à l’improviste, élocution qu’il traduisait en portées notées hâtivement sur un carnet. Peu à peu, il prit conscience que la langue tchèque lui indiquait une voie. Première manifestation de ce langage musical personnel forgé au fil de ses lectures, de ses observations, de ses réflexions, la cantate Amarus composée en 1897, exactement vingt ans plus tard que la Suite pour cordes. Si cette Suite ne transpire pas le Janáček  si original dans son écriture mature, y entend-on des effluves tchèques (ou moraves) ? Pas vraiment. Bien sûr, son maître Pavel Křižkovský l’avait guidé dans l’exploration livresque du chant populaire à travers les recueils de František Susil, mais le jeune compositeur, bien qu’intéressé par ces musiques moraves (5), ne les reliait pas encore à sa veine créatrice.

 

Pour rencontrer la musique d’un Janáček en pleine possession de son langage, il est impératif d’écouter les œuvres qui surgirent de sa plume après la composition de Jenůfa. Par exemple, les opéras Kát'a Kabanová, L’Affaire Makropoulos, et La Petite Renarde rusée (6), sans doute le plus accessible de ses chefs-d’œuvre, mais aussi le poème symphonique Taras Bulba et encore plus la Sinfonietta, l’une des pièces orchestrale les plus caractéristiques de son génie, sans oublier ses deux quatuors à cordes.

 

Dans la vie musicale tchèque, dans son histoire, Zdeněk Fibich (1850 - 1900) occupa une place ambigüe. Disparu en 1900, il ne survécut que de 16 ans à Smetana. Mais, dès ses premières études, le néfaste professeur et musicologue Zdeněk Nejedlý, après lui avoir consacré une monographie l’année de sa disparition, le sacra grand continuateur de la voie smetanienne, combattant Dvořák, accusé de cosmopolitisme. Fibich n’en aurait pas tant demandé. Avait-il mérité tant d’honneurs ? Compositeur prolifique au regard de sa durée de vie, il gagnerait à être connu alors qu’en Europe occidentale ses opéras n’ont pas franchi les portes des maisons lyriques, pas plus que ses pièces symphoniques ne se sont inscrites aux programmes de nos orchestres et que sa musique de chambre est, elle aussi, restée dans l’ombre. Pourtant, elle recèle quelques excellentes surprises. A commencer par son Quintette pour piano, clarinette, cor, violon et violoncelle. Une autre version autorisée par le compositeur s’adresse aux cordes soutenues par le piano. La première a été retenue par les musiciens de BWd12. Sa coupe comporte quatre mouvements. Son premier mouvement, allegro, de forme sonate fait se succéder dans l’entrain une association d’airs passant d’un instrument à un autre leur donnant une couleur particulière. Un air frais et enjoué parcourt ces mélodies qui s’enrichissent des timbres des instruments à vents. Un thème mélodieux, gai, printanier, élégant, répété comme un chant d’oiseau, régale l’âme. Romantique, un largo succède à l’allegro initial, bercé par la clarinette et les gerbes de notes délicates du piano. Tout est ravissement, calme, à peine troublé par le cor qui parfois élève la voix tandis que le piano martèle un rythme, mais le calme revient malgré quelques appels du cor. Le thème de départ réapparaît dans la douceur. Une légère nostalgie règne  quelques instants sans atténuer le caractère général du mouvement. Place au scherzo au caractère bondissant entretenu par le piano. Un air agreste est lancé par le cor auquel les autres instruments tiennent compagnie avec retenue. Ré-exposition du thème euphorique. Un autre motif qu’aurait pu écrire Brahms intervient. Après plusieurs hésitations, le premier thème conclut ce scherzo presque tout entier placé sous la joie de vivre. Cette allégresse imprègne le finale mené à bonne allure qui s’abandonne à un certain lyrisme ici et là auquel la clarinette prend part.  Suinte-t-il de toute part d’airs tchèques, ce quintette ? Apparemment pas. Pourquoi donc Nejedlý propulsa-t-il son auteur sur le devant de la scène tchèque au cours des vingt premières années du XXe siècle et même au-delà ? Sa maîtrise de la forme incontestable, mais par dessus tout, une musique optimiste, tout au moins dans ce quintette, correspondaient bien aux critères qu’il avait tirés de l’étude plus ou moins manipulée des œuvres de Smetana, «père de la musique tchèque» selon son affirmation. Ces qualités autorisaient donc le musicologue à désigner Fibich, digne continuateur de Smetana. Quant à nous, auditeurs actuels et loin par le temps des arrangements avec la vérité de Nejedlý, il nous suffit de goûter sans arrière-pensées la qualité de sa musique, même si elle ne débouche pas sur des horizons nouveaux comme ceux que Janáček ouvrait en grand depuis sa composition de Jenůfa et que Dvořák avait  approché, entre autres, dans ses poèmes symphoniques (l’Ondin, etc.).

 

 

Joseph Colomb - mai 2018

 

Notes :

 

1.De son vivant, Janáček n’avait pas tenu un catalogue classé et numéroté de ses œuvres. Près de 70 ans après sa mort, les musicologues britanniques Nigel Simeone et John Tyrrell aidés par la musicologue tchèque Alena Němcová dressèrent un catalogue précis de toutes ses œuvres tant musicales qu’écrites.

 

2. Sans parler des opéras qu’il composa entre 1920 et 1928, date de son décès, on peut citer la Sinfonietta pour orchestre, la Messe glagolitique pour solistes, chœurs, orgue et orchestre, les deux quatuors à cordes et le sextuor Mládi pour instruments à vents.

 

3. aux pages 116 et 117 de son remarquable livre Janáček years of a life, the lonely blackbird, Faber and Faber, 2006 (en anglais).

 

4. Milan Kundera dénomme cette période de la vie de Janáček la « préhistoire » pour bien faire comprendre la distance existante entre cette époque et celle des années glorieuses, les dix dernières années de sa vie (Les testaments trahis, page 217 de l’édition Folio).

 

5. Lors de ses premières années passées dans son village natal, Hukvaldy, il avait été en contact avec les musiques populaires de la Lachie. Un peu plus tard, au cours de vacances estivales chez son oncle, curé à Vnovory, il entendit d’autres chants et danses de cette région Slovácko. Toute cette musique, il l’enregistra dans sa mémoire, comme un trésor. Mais il ne s’en servit pas dans ses premières compositions.

 

 

6. Il est préférable, plutôt que d’écouter seulement la musique de l’opéra  sur un CD, de visionner sur un DVD la captation d’une représentation de cette pièce lyrique, par exemple, celle de l’Opéra Bastille en 2008.